Pour son 62e anniversaire, Adam Duritz peut regarder « Mr. Jones » comme le saisissant point de rencontre entre ses années de clubs et une célébrité dont il avait déjà perçu l’ambiguïté. Écrite en pleine nuit après un concert à San Francisco, la chanson allait contribuer à faire sortir Counting Crows des coffeehouses de la ville. Pourtant, son texte ne promettait pas que cette réussite mettrait fin à la solitude.
Cette lucidité s’enracine dans un parcours longtemps éloigné des classements internationaux. Avant la sortie d’*August and Everything After* en 1993, Duritz avait étudié la littérature anglaise, joué dans plusieurs formations de la Bay Area et enregistré une première version de « Round Here » avec The Himalayans. Counting Crows n’est donc pas né d’une apparition soudaine, mais d’un répertoire et d’une écriture déjà longuement travaillés.
Les livres avant les coffeehouses de San Francisco
Adam Fredric Duritz naît le 1er août 1964 à Baltimore, dans une famille juive de descendance russe. Ses parents, Gilbert et Linda Duritz, sont tous deux médecins. Son enfance est ponctuée de déplacements entre Baltimore, la Nouvelle-Angleterre, le Texas et la Californie.
Après la Taft School, dans le Connecticut, il obtient son diplôme à la Head-Royce School d’Oakland. Il poursuit des études universitaires à Berkeley, puis à Davis, sans aller jusqu’au diplôme. À Berkeley, il étudie la littérature anglaise et développe un rapport aux livres qu’il présentera plus tard comme une influence majeure sur son écriture.
Cette culture littéraire se retrouve dans des textes peuplés de personnages et de scènes narratives. Duritz cite également Van Morrison et Bob Dylan parmi ses inspirations. Mais avant que cette écriture ne trouve un large public, elle passe par l’apprentissage quotidien des groupes et des clubs locaux.
À 18 ans, l’apprentissage dans les groupes de la Bay Area
Duritz commence à écrire des chansons et à jouer dans différentes formations de la région de San Francisco dès l’âge de 18 ans. Ces expériences lui donnent accès à la scène et au travail de composition bien avant la création de Counting Crows.
À la fin des années 1980 et au début des années 1990, il chante au sein de The Himalayans. Le groupe enregistre notamment « Round Here » pour un projet qui ne sera publié qu’en 2002, sous le titre *She Likes the Weather*. La chanson possède donc une première vie avant de devenir associée à Counting Crows.
Après son départ de The Himalayans, Duritz reprend et réenregistre « Round Here » pour le premier album de sa nouvelle formation. Le morceau établit ainsi un lien direct entre les années d’apprentissage dans la Bay Area et la percée de 1993. Une chanson née avant Counting Crows devient l’un des titres qui définissent ses débuts discographiques.
Adam Duritz et David Bryson partent d’un duo acoustique
Counting Crows se forme en 1991 à San Francisco autour d’Adam Duritz et du guitariste David Bryson. Leur projet commence modestement, avec des sets acoustiques donnés dans des coffeehouses. Matt Malley, Dan Vickrey, Steve Bowman et Charles Gillingham les rejoignent pour constituer le noyau du groupe.
Deux ans plus tard paraît *August and Everything After*. Porté notamment par « Round Here » et « Mr. Jones », l’album fait passer Counting Crows de la scène de la Bay Area aux classements internationaux. Depuis sa formation, le groupe a vendu plus de 20 millions de disques, publié sept albums studio certifiés or ou platine et obtenu des nominations aux Grammy Awards et aux Oscars.
Cette ampleur commerciale rend la naissance de « Mr. Jones » d’autant plus frappante. La chanson vient d’une soirée entre musiciens, d’une conversation sur le désir de réussir et d’une séance d’écriture nocturne, avant que ce désir ne prenne une dimension bien réelle.
« Mr. Jones », une nuit dans la Mission et un rêve déjà fissuré
Au début des années 1990, Duritz assiste à un concert avec son ami musicien Marty dans le quartier de la Mission, à San Francisco. Sur le chemin du retour, les deux hommes parlent de la nécessité de devenir des rock stars pour pouvoir aborder les filles. Duritz résume leur conversation par cette phrase : « On doit vraiment se reprendre et devenir des rock stars. »
Rentré chez lui dans un état alcoolisé, il écrit « Mr. Jones » en pleine nuit. Il compose lui-même la progression d’accords principale, tandis que Dave Bryson contribue à une partie du pont. Ce qui pourrait n’être qu’un récit de désir de réussite contient pourtant son propre avertissement.
Des années plus tard, Duritz explique que la chanson parle simultanément du rêve de célébrité et de l’erreur consistant à croire que celle-ci supprimera la solitude. Il cite alors la conviction du narrateur : « Quand tout le monde m’aimera, je ne serai plus jamais seul. » Pour son auteur, cette promesse est fausse. Le titre qui accompagne l’ascension du groupe expose donc aussi les limites du rêve qu’il raconte.
« A Long December » achevée en moins de 24 heures
La nuit revient dans une autre histoire de création racontée par Adam Duritz. Alors qu’il s’apprête à aller se coucher, il se relève pour s’installer au piano et commence « A Long December ». La chanson est écrite en quelques heures.
Dans l’après-midi, il rejoint le studio et la joue aux autres membres de Counting Crows avant le dîner. Le groupe l’enregistre entièrement en direct, en environ six prises. Moins de 24 heures séparent ainsi le début de l’écriture et la fin de l’enregistrement.
Duritz prend ensuite la route du Viper Room. Vers 2 h 30 ou 3 heures du matin, il fait écouter la version finalisée dans sa voiture aux personnes présentes devant le club. Cette vitesse contraste avec le long chemin suivi par « Round Here », conservée depuis les années The Himalayans avant d’être réenregistrée. L’une mûrit d’un groupe à l’autre ; l’autre passe du piano au studio en une seule journée.
Des chansons façonnées par deux temporalités
Le parcours d’Adam Duritz se lit entre ces deux méthodes. Certaines chansons survivent aux formations, aux projets différés et aux changements de musiciens. D’autres surgissent au milieu de la nuit et sont enregistrées avant que la suivante ne commence. Dans les deux cas, elles restent liées à des scènes précises : un concert dans la Mission, un piano au moment de se coucher, une voiture devant le Viper Room.
La suite de sa carrière n’a pas été linéaire. Un trouble dissociatif l’a conduit à se retirer temporairement de la scène à plusieurs reprises au cours des années 2000 et 2010, avec des conséquences sur le rythme des tournées. Parallèlement à Counting Crows, il a aussi participé comme invité à *Gold* de Ryan Adams.
À 62 ans, l’histoire de Duritz rappelle surtout que le succès de « Mr. Jones » reposait sur des années de scène locale, un duo acoustique et des chansons antérieures au groupe. « Round Here », « Mr. Jones » et « A Long December » permettent aujourd’hui encore d’entendre ces différentes étapes dans la programmation Pop Rock de RADIO COLLECTION.