Avec World Machine, Level 42 fête les 40 ans de l’album qui a transformé sa trajectoire internationale. Préparé avec une précision inhabituelle avant même l’entrée en studio, le disque a réuni ambition pop, exigence de haute fidélité et chansons capables de franchir l’Atlantique.
Au milieu des années 1980, Level 42 n’est déjà plus un débutant. Le groupe britannique possède plusieurs albums, un public fidèle et une identité forgée autour du jazz-funk. Une étape lui échappe pourtant encore : la véritable percée américaine. World Machine, son sixième album studio, va remplir ce rôle en poussant plus loin une évolution déjà engagée vers des chansons accessibles aux radios et à un public pop-rock plus large.
Le changement d’échelle commence par une méthode. Avant de rejoindre les studios, Level 42 s’assure que les dix morceaux du futur album sont écrits et enregistrés sous forme de maquettes. Les progrès des équipements domestiques permettent alors aux musiciens de préparer leur travail plus efficacement. Le temps passé en studio ne sert donc pas à chercher l’ossature des chansons, mais à transformer un matériau déjà structuré en disque pleinement réalisé.
Les séances se déroulent notamment à Maison Rouge, à Fulham, avec d’autres passages dans les studios londoniens Sarm West et Red Bus. Level 42 coproduit l’album avec son collaborateur Wally Badarou, tandis que Julian Mendelsohn intervient comme ingénieur du son principal, assistant de production et responsable du mixage. Cette organisation réunit autour du groupe deux partenaires essentiels : Badarou participe à l’élaboration musicale, quand Mendelsohn veille à la concrétisation sonore du projet.
Mark King a résumé l’ambition technique de l’album en des termes très directs : « World Machine was very high fidelity – there was no expense spared in production techniques. » Autrement dit, aucune dépense n’est épargnée pour atteindre le niveau de fidélité recherché. Cette exigence donne sa cohérence au passage de Level 42 vers des formats plus pop : il ne s’agit pas de simplifier à la hâte, mais de travailler en détail des chansons pensées pour toucher davantage d’auditeurs.
Maison Rouge offre aussi au groupe une scène mémorable. Pendant les sessions, les musiciens croisent John Barry, le compositeur installé au bar du studio, travaillant tout en buvant du brandy. Mark King a raconté combien l’équipe de Level 42 avait été impressionnée par cette présence. Au milieu d’un album préparé avec discipline, cette rencontre fortuite replace les séances dans le quotidien très concret d’un grand studio londonien.
La bascule devient visible avec Something About You. Premier extrait de l’album, le morceau atteint la sixième place du classement britannique des singles. Surtout, il entre dans le Top 10 du Billboard Hot 100 aux États-Unis et y reste de nombreuses semaines. Pour un groupe jusque-là privé de percée majeure sur ce marché, la chanson ne constitue pas seulement un succès isolé : elle donne à World Machine une portée internationale nouvelle.
Leaving Me Now montre une autre facette du disque. Cette ballade, portée par le piano et la voix de Mark King, devient à son tour un succès au Royaume-Uni. Son écriture réunit King, Phil Gould et Wally Badarou, signe que le coproducteur ne se contente pas d’intervenir sur la réalisation générale : il prend directement part à la construction d’une chanson importante de l’album, jusque dans ses harmonies.
Le morceau-titre connaît pour sa part une seconde vie destinée au marché américain. Shep Pettibone en réalise une version remixée qui s’installe sur les pistes de danse. Entre le succès radiophonique de Something About You, la ballade Leaving Me Now et cette adaptation de World Machine pour les clubs, l’album trouve plusieurs portes d’entrée auprès de publics différents sans se limiter à une seule chanson.
Le titre de l’album ne relève pas uniquement d’une formule efficace. Mark King l’a relié à des lectures de science-fiction et à l’idée d’une vaste machine dont chacun ne serait qu’un élément. « It was just this whole idea of us being a cog in a machine », a-t-il expliqué : le groupe se voyait comme un rouage dans un ensemble plus grand. La formule prend une résonance particulière au moment où Level 42 cesse précisément d’évoluer dans un périmètre principalement britannique et européen.
Les résultats donnent une mesure concrète de cette transformation. World Machine atteint la troisième place du classement britannique des albums et y reste plus d’un an. Il devient également le premier disque de Level 42 à entrer dans le Billboard 200 américain, où il monte jusqu’à la 18e place. Sa certification double platine au Royaume-Uni, complétée par une certification platine au Canada, confirme que la percée dépasse largement l’effet d’un seul single.
Ce succès prépare directement le terrain pour Running in the Family, qui renforcera encore la notoriété du groupe. Mais le point de bascule se trouve bien dans ces dix chansons minutieusement maquettées, puis réalisées avec Wally Badarou et Julian Mendelsohn. Level 42 et World Machine figurent également dans la programmation de RADIO COLLECTION.
Quarante ans après, la scène la plus révélatrice reste peut-être celle qui précède tout le reste : un groupe déjà expérimenté entrant en studio avec un album entièrement écrit et préparé, décidé à investir sans réserve dans sa réalisation. Quelques mois plus tard, Something About You ouvrait la voie aux États-Unis et World Machine devenait le premier album américain classé de Level 42.
À lire aussi : retrouvez notre sélection consacrée aux anniversaires d’albums Pop Rock.