Jean Beauvoir a 66 ans : des Plasmatics aux studios de Kiss et des Ramones

Né le 9 août 1960 à Chicago, Jean Beauvoir fête ses 66 ans. Bassiste, chanteur, guitariste, auteur-compositeur et producteur, il a construit son parcours entre la scène provocatrice des Plasmatics, ses propres groupes et un travail moins visible auprès de Kiss ou des Ramones. Une trajectoire dont le point de départ tient à une basse empruntée en cachette.

Avant les studios, les collaborations et Crown of Thorns, il y a un adolescent new-yorkais qui profite de l’absence de son frère pour entrer dans sa chambre. Jean Beauvoir y prend une Fender Jazz Bass, joue sur ses disques préférés et remet l’instrument à sa place. Il a environ treize ans et apprend presque seul, en cherchant ses propres lignes plutôt qu’en reproduisant uniquement celles qu’il entend.

Cette pratique clandestine débouche rapidement sur un choix sans compromis. À quinze ans, l’opposition de son père à son projet de devenir musicien conduit à son départ forcé du foyer familial. Beauvoir doit désormais se débrouiller seul. La musique n’est plus seulement une vocation envisagée : elle devient l’activité dans laquelle il s’engage entièrement.

De la basse empruntée à la route avec Gary U.S. Bonds

Encore adolescent, Jean Beauvoir trouve une première place professionnelle auprès de Gary U.S. Bonds. Cette expérience lui permet de découvrir les tournées et les concerts bien avant son arrivée sur la scène punk new-yorkaise. Elle inscrit aussi ses débuts dans un environnement plus large que celui auquel son apparence sera ensuite associée.

Au début des années 1980, il devient bassiste et parfois chanteur des Plasmatics. Autour de Wendy O. Williams, le groupe cultive une esthétique scénique fondée sur la provocation et les explosions. Beauvoir y apporte un jeu de basse décrit comme mélodique et précis, au milieu d’un dispositif visuel volontairement chaotique.

Sa crête blanche et ses lunettes noires contribuent alors à rendre sa silhouette immédiatement reconnaissable. Mais cette image spectaculaire ne raconte qu’une partie du musicien. Derrière elle se trouvent déjà un compositeur et un futur producteur attentif à la construction des chansons.

La fin des Plasmatics ouvre une autre voie

Le fonctionnement extrême des Plasmatics et les tensions internes finissent par faire éclater le groupe. Pour Jean Beauvoir, la sortie de cette formation très exposée impose une reconstruction. Il rejoint Little Steven & the Disciples of Soul, puis multiplie les travaux de musicien, d’auteur et de producteur.

Ce déplacement vers les studios ne constitue pourtant pas un abandon de ses ambitions personnelles. Beauvoir expliquera plus tard que son objectif avait toujours été de devenir artiste solo. Les collaborations devaient lui permettre d’acquérir de l’expérience avant de publier sous son nom et de diriger ses propres formations.

Cette stratégie l’amène à travailler dans des univers très différents, auprès de Kiss, des Ramones, de Debbie Harry, de John Waite, de Glenn Hughes, de Lionel Richie ou encore de N’Sync. Plutôt qu’une succession de détours, cette diversité apparaît comme une méthode d’apprentissage prolongée : changer de rôle, observer d’autres artistes et intervenir là où une chanson a besoin d’un musicien, d’un coauteur ou d’un producteur.

Au club Heartbreak, la rencontre avec Paul Stanley

L’une de ces collaborations naît loin d’un rendez-vous organisé par une maison de disques. Au milieu des années 1980, Jean Beauvoir croise régulièrement Paul Stanley dans le club new-yorkais Heartbreak. Les deux musiciens discutent, sympathisent, puis leur relation se prolonge en studio.

Beauvoir travaille bientôt avec Stanley, puis avec Gene Simmons, sur des morceaux liés aux albums Animalize et Asylum de Kiss. Lorsqu’il enregistre une partie de basse, il en écrit lui-même la ligne, en se fiant à son instinct et à ce que la chanson lui suggère. Toutes les compositions élaborées avec Paul Stanley ne seront pas publiées, signe que leur travail commun dépasse les seuls crédits finalement retenus sur les disques.

Cette rencontre résume une dimension importante de son parcours. L’ancien bassiste des Plasmatics ne reste pas enfermé dans la scène punk : il entre dans l’environnement de Kiss sans renoncer à sa propre manière de construire une partie instrumentale ou une chanson.

« Bonzo Goes to Bitburg », un autre visage des Ramones

Son rôle auprès des Ramones fournit un exemple plus précis encore de son travail en coulisses. Jean Beauvoir coécrit et produit « Bonzo Goes to Bitburg », chanson inspirée par la visite controversée de Ronald Reagan au cimetière de Bitburg, en Allemagne.

Le morceau paraît d’abord en single avant d’être rebaptisé « My Brain Is Hanging Upside Down » sur l’album Animal Boy. Beauvoir participe à l’élaboration d’un son plus travaillé pour un groupe surtout associé à une approche rugueuse. Le titre devient l’un des morceaux les plus identifiés commercialement de cette période des Ramones.

Son lien avec cet univers ne s’arrête pas là. Des années plus tard, il produit plusieurs chansons destinées à un album posthume de Joey Ramone. Il travaille alors à partir de voix et de démos existantes pour construire des arrangements complets, avec la responsabilité particulière de mettre en forme des matériaux laissés par le chanteur.

Crown of Thorns, le projet conçu comme une signature personnelle

Au début des années 1990, Jean Beauvoir fonde Crown of Thorns. Il en devient le principal compositeur, le chanteur et le guitariste. Après les formations dirigées par d’autres et les séances consacrées à leurs répertoires, ce groupe lui permet de placer sa propre écriture au centre du projet.

« Mes groupes étaient en réalité une extension de moi en solo », expliquera-t-il. La formule éclaire la place particulière de Crown of Thorns : non pas un nouveau rôle derrière lequel disparaître, mais une manière de prolonger son identité d’auteur et d’interprète.

Sa méthode repose sur une architecture clairement définie. « Du rock pur, baby ! On part des riffs, puis on ajoute des refrains mélodiques. » Beauvoir décrit également ses morceaux comme des bandes-son associées à différentes histoires, chaque chanson devant fonctionner comme un voyage construit pour l’auditeur.

« Raw Thorns », régulièrement repris dans ses concerts acoustiques, condense cette démarche : une base hard rock, des mélodies mémorisables et un refrain destiné à être chanté collectivement. Avec Micki Free, Beauvoir choisira plus tard de dépouiller ce répertoire. Guitare et voix restent au premier plan, parfois électrifiées, mais sans section rythmique complète. Ce format déplace l’attention de l’habillage du groupe vers l’écriture elle-même.

Du premier album solo à la transmission d’un répertoire

La publication de son premier véritable album solo représente pour Jean Beauvoir un aboutissement après les années passées dans des groupes ou au service d’autres artistes. Il la considère comme l’un des sommets personnels de son parcours, parce qu’elle concrétise l’objectif qu’il s’était fixé bien avant les Plasmatics.

Le projet Beauvoir/Free, lancé avec Micki Free, prolongera cette volonté de garder la maîtrise de son répertoire. Le duo réexplore les chansons de Crown of Thorns, publie de nouvelles compositions et développe des tournées acoustiques centrées sur les titres écrits par Beauvoir.

En 2022, le musicien revient sur cette trajectoire dans le livre Bet My Soul on Rock ’n’ Roll: Diary of a Black Punk Icon. Il poursuit alors l’écriture d’un album solo et annonce notamment des collaborations avec le groupe punk allemand Lustfinger et avec Lordi. En 2024 et 2025, sa présence dans plusieurs festivals et événements rock confirme la continuité de ses activités scéniques et médiatiques.

À l66 ans, le parcours de Jean Beauvoir se comprend ainsi moins comme une alternance entre premier plan et travail de l’ombre que comme une circulation constante entre les deux. La basse empruntée à treize ans, la rupture familiale, les Plasmatics, la rencontre avec Paul Stanley et la production des Ramones relèvent d’une même progression vers l’autonomie.

Crown of Thorns en donne la traduction la plus personnelle : partir d’un riff, construire un refrain, puis donner à la chanson sa propre histoire. Cette méthode relie le jeune autodidacte, le bassiste punk, le collaborateur de studio et le leader de groupe sans qu’il soit nécessaire de réduire Jean Beauvoir à une seule de ces fonctions.