Pete Thomas a 72 ans  : comment sa batterie est devenue le moteur des chansons de Costello

Né le 9 août 1954 à Hillsborough, dans la banlieue de Sheffield, Pete Thomas a 72 ans. Derrière Elvis Costello, le batteur britannique a développé une méthode précise : construire des rythmes que l’on puisse retenir comme des refrains. De « Pump It Up » à « Oliver’s Army », cette approche raconte la formation d’un musicien au service des chansons.

Quelques secondes de batterie peuvent suffire à identifier « Pump It Up ». Pete Thomas l’a voulu ainsi : la grosse caisse et la caisse claire ne se contentent pas de maintenir le tempo, elles forment un motif répétitif qui fonctionne presque comme un riff. À la veille de son 72e anniversaire, cette chanson offre une entrée directe dans son parcours et dans la place singulière qu’il occupe auprès d’Elvis Costello.

Thomas n’a pourtant pas construit son jeu à partir d’une théorie de studio. Sa méthode vient d’abord de l’observation, des clubs et des répétitions, avant de prendre toute sa dimension avec les Attractions. Elle repose sur une idée simple : la batterie doit donner une identité au morceau sans détourner l’attention de ce qu’il raconte.

Pete Thomas observe Mitch Mitchell au plus près

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, l’adolescent de Hillsborough se passionne pour Mitch Mitchell, le batteur de Jimi Hendrix. Pete Thomas cherche à l’observer de près, attentif à un jeu dans lequel il entend à la fois puissance et subtilité. Il résumera plus tard cette période par une formule très concrète : « J’ai en quelque sorte traqué Mitch Mitchell quand j’étais ado, juste pour voir comment il jouait. »

À cette influence s’ajoute celle de Keith Moon. Thomas décrira son propre style comme une synthèse de ces deux références : l’énergie de Moon associée à la précision qu’il admirait chez Mitchell. Ce point de départ permet de comprendre pourquoi son jeu pourra paraître très exposé tout en restant étroitement lié à la structure des chansons.

Des années plus tard, cette fascination hendrixienne donnera lieu à une scène inattendue. Lors d’une jam avec les Red Hot Chili Peppers, Pete Thomas joue « Foxey Lady » tandis que Flea finit suspendu la tête en bas au plafond. Le batteur reliera lui-même cet épisode à son admiration de jeunesse pour Mitchell et à une conception du rock capable d’accompagner les performances scéniques les plus débridées.

Les pubs anglais comme école de la chanson

Avant de rejoindre Elvis Costello, Thomas travaille dans le circuit du pub rock britannique avec Chilli Willi and the Red Hot Peppers, ainsi qu’avec Ocean. Dans de petits clubs bruyants, il faut tenir des sets entiers et préserver l’énergie collective. La démonstration individuelle passe derrière l’efficacité du morceau.

« La scène pub rock était la meilleure école : il fallait faire danser les gens, pas frimer », expliquera-t-il. Cette expérience l’oriente vers un rôle de « batteur de chansons » plutôt que de soliste. Elle lui apprend également à installer rapidement un groove lisible, une compétence décisive lorsque Stiff Records cherche des musiciens pour accompagner un jeune auteur nommé Elvis Costello.

Une audition donne naissance aux Attractions

En 1977, Elvis Costello a enregistré son premier album avec le groupe américain Clover. Son manager Jake Riviera et Stiff Records organisent alors des auditions afin de constituer une formation britannique. Pete Thomas est retenu à la batterie, Bruce Thomas à la basse et Steve Nieve aux claviers. Ce noyau devient les Attractions.

L’enjeu dépasse rapidement la simple constitution d’un groupe de scène. Les trois musiciens apportent une personnalité collective aux nouvelles compositions de Costello. La section rythmique ne sert plus seulement d’accompagnement : elle intervient dans la manière dont les morceaux sont reconnus, articulés et enregistrés.

Cette transformation se manifeste sur This Year’s Model. Là où My Aim Is True reposait sur un groupe américain de studio, le deuxième album s’appuie sur une formation britannique soudée. Des titres comme « Pump It Up », « (I Don’t Want to Go to) Chelsea » ou « This Year’s Girl » sont portés par une énergie de groupe live captée en studio, avec la batterie de Thomas très en avant.

« Pump It Up », un rythme pensé comme un riff

Pour « Pump It Up », Pete Thomas cherche un motif immédiatement identifiable. Son pattern de caisse claire et de grosse caisse associe l’énergie héritée de Keith Moon à la précision funk de ses références soul. Le rythme pousse la basse de Bruce Thomas et fournit à Elvis Costello une base répétitive pour ses phrases vocales.

Le batteur expliquera plus tard qu’il privilégie les motifs « chantables », capables d’exister dans la mémoire de l’auditeur sans la guitare ni la voix. Sur « Pump It Up », cette intention devient particulièrement claire : la partie de batterie possède sa propre signature et participe directement à l’identité du morceau.

« (I Don’t Want to Go to) Chelsea », l’un des premiers titres travaillés par les Attractions en répétition, montre une autre application de cette méthode. Thomas y installe un groove de toms et de caisse claire plus syncopé, presque reggae. Ce choix fait ressortir la ligne de basse mélodique de Bruce Thomas et donne au morceau son caractère inquiet et nerveux.

« Oliver’s Army » : savoir jouer droit pour laisser parler le texte

Avec « Oliver’s Army », Pete Thomas prend une direction différente. Le morceau oppose un texte politique sombre à une production pop brillante. Le batteur adopte un jeu très droit, décrit dans les analyses de la chanson comme presque proche d’ABBA dans son traitement de la grosse caisse et du charleston.

Cette partie soutient le piano martelé de Steve Nieve sans encombrer l’arrangement. Sa simplicité et sa rigidité renforcent le contraste au cœur du morceau, tout en laissant de l’espace au texte de Costello. Entre « Pump It Up », « Chelsea » et « Oliver’s Army », Thomas ne reproduit donc pas une formule : il cherche chaque fois le dispositif rythmique adapté à la chanson.

Une séparation qui ne rompt pas le lien avec Costello

Au milieu des années 1980, Elvis Costello se sépare des Attractions afin d’explorer d’autres combinaisons de musiciens. Le groupe se dissout, mais Pete Thomas et Steve Nieve sont ponctuellement rappelés en studio ou sur scène. Malgré les changements de direction, leur complicité musicale avec le chanteur demeure un point d’ancrage récurrent.

Thomas élargit parallèlement son activité de batteur de studio. Il joue notamment pour Neil Finn, Elliott Smith, Suzanne Vega, Lucinda Williams, Los Lobos et les Finn Brothers. Il rejoint également Squeeze ainsi que Works Progress Administration, dans des contextes où la batterie doit soutenir des harmonies vocales élaborées plutôt que la nervosité des premiers disques de Costello.

Au début des années 2000, Costello rassemble une formation proche des Attractions sous le nom d’Imposters. Pete Thomas retrouve sa place derrière la batterie aux côtés de Steve Nieve, avec un changement de bassiste. Le groupe enregistre plusieurs albums et tourne intensément, prolongeant un partenariat commencé lors des auditions de 1977.

Le fil rythmique d’une carrière

Au milieu des années 2020, Pete Thomas reste actif avec Elvis Costello & The Imposters et poursuit ponctuellement son travail de musicien de studio. Cette continuité ne repose pas sur un son unique, mais sur une manière d’aborder chaque morceau : observer sa structure, préserver la place du texte et trouver un motif qui puisse porter l’ensemble.

Les rythmes très différents de « Pump It Up », « (I Don’t Want to Go to) Chelsea » et « Oliver’s Army » éclairent ainsi le même parcours. De l’adolescent suivant Mitch Mitchell au batteur recruté par de nombreux auteurs, Pete Thomas a fait de la retenue, de la précision et de la mémorisation rythmique les éléments centraux de son métier.