Il y a 12 ans, Spoon retrouvait son âme avec They Want My Soul


05 août 2026

Le 5 août 2014, Spoon publiait They Want My Soul, son huitième album studio. Après quatre années de silence discographique, le groupe américain revenait avec une formation légèrement renouvelée, un nouveau label et, surtout, une méthode de travail qu’il n’avait encore jamais expérimentée. Douze ans plus tard, l’album reste l’un des épisodes les plus singuliers de son histoire.

Après la sortie de Transference en 2010, les membres de Spoon avaient ressenti le besoin de prendre du recul. Depuis ses débuts à Austin, au Texas, le groupe mené par Britt Daniel et le batteur Jim Eno avait avancé avec une remarquable régularité. Cette fois, pourtant, quatre années allaient séparer deux albums de la formation.

Ce temps de respiration ne signifiait pas pour autant la fin de Spoon. Il allait au contraire permettre au groupe de revenir avec de nouvelles idées et une envie manifeste de modifier ses habitudes.

Publié le 5 août 2014, They Want My Soul marque ainsi plusieurs changements importants. Spoon rejoint le label Loma Vista Recordings, accueille le claviériste et guitariste Alex Fischel dans son environnement créatif et décide, pour la première fois, de confier une partie de la production à des intervenants extérieurs.

Spoon accepte de changer de méthode

Jusqu’alors, Britt Daniel et Jim Eno avaient toujours conservé un contrôle très direct sur la fabrication de leurs disques. Pour They Want My Soul, ils choisissent de travailler avec Joe Chiccarelli, producteur et ingénieur du son passé notamment par les studios de nombreux artistes rock.

Les premières séances ne se déroulent cependant pas exactement comme prévu. La vision sonore du producteur et celle du groupe ne semblent pas toujours coïncider. Spoon ne cherche pas à réaliser un album trop parfaitement poli : son identité repose aussi sur les silences, les aspérités, les ruptures rythmiques et cette impression que chaque instrument occupe précisément la place dont il a besoin, sans jamais envahir les autres.

En cours de production, Dave Fridmann rejoint donc le projet. Connu pour son travail avec des groupes comme The Flaming Lips ou MGMT, il apporte une approche différente, plus ample et parfois plus expérimentale. Le musicien Eric Harvey résumera ce changement de dynamique par une formule simple : avec Dave Fridmann, « quelque chose a simplement fonctionné ».

Plutôt que de rendre l’ensemble incohérent, cette production partagée nourrit la personnalité de l’album. They Want My Soul conserve la sécheresse rythmique et l’élégance minimaliste caractéristiques de Spoon, mais laisse davantage de place aux claviers, aux textures électroniques et aux effets de studio.

Inside Out, d’une ballade au piano à une rêverie électronique

L’histoire de Inside Out illustre particulièrement bien cette évolution.

À l’origine, le morceau est imaginé comme une ballade au piano. Sa transformation intervient progressivement pendant les séances d’enregistrement. La composition se détache de sa première forme pour adopter des beats programmés et une atmosphère beaucoup plus flottante.

Selon Eric Harvey, l’écoute d’un titre de Dr. Dre aurait contribué à orienter le groupe vers cette pulsation électronique. Spoon ne cherche évidemment pas à reproduire un morceau de hip-hop, mais s’inspire de cette manière de construire un rythme à la fois dépouillé, profond et hypnotique.

Les arrangements continuent ensuite de s’enrichir. Un solo de harpe est notamment ajouté et conservé parce qu’il apporte précisément le détail inattendu que les musiciens recherchaient.

Le résultat est l’un des titres les plus enveloppants de l’album. La voix de Britt Daniel semble flotter au-dessus de la rythmique, tandis que les nappes de claviers et les effets de production installent une sensation presque irréelle. Inside Out devient ainsi un point d’équilibre entre l’écriture directe de Spoon et les nouvelles possibilités offertes par son travail avec des producteurs extérieurs.

Le morceau sera d’ailleurs dévoilé avant la sortie de l’album, aux côtés notamment de They Want My Soul et de Knock Knock Knock. Spoon choisit ainsi de présenter son retour à travers plusieurs chansons révélant différentes facettes du disque.

Un album de retour, mais pas un retour en arrière

Malgré les quatre années écoulées depuis Transference, They Want My Soul ne donne jamais l’impression d’un groupe cherchant simplement à retrouver une formule passée.

Les guitares nerveuses, la voix immédiatement reconnaissable de Britt Daniel et les rythmes précis de Jim Eno sont toujours présents. Mais Spoon les replace dans un décor sonore légèrement différent. Les morceaux peuvent paraître plus lumineux, plus ouverts et parfois plus accessibles, sans perdre cette économie de moyens qui constitue depuis longtemps la signature du groupe.

Le titre même de l’album, They Want My Soul, évoque une forme de résistance. Il peut être entendu comme la réaction d’un musicien face à tout ce qui cherche à absorber son énergie, son identité ou sa liberté. Sans construire un album conceptuel au sens strict, Spoon fait de cette idée un fil conducteur : rester maître de sa musique tout en acceptant de se confronter à d’autres méthodes.

Cette tension explique sans doute une partie de la réussite du disque. Le groupe accepte de partager davantage le processus de production, mais ne renonce jamais à son caractère.

Une réédition pour les dix ans

En 2024, They Want My Soul a bénéficié d’une réédition anniversaire deluxe. D’abord proposée en version numérique, elle a ensuite été publiée en formats double vinyle et double CD.

Cette nouvelle édition est venue rappeler la place particulière occupée par l’album dans la discographie de Spoon. Il représente à la fois la fin d’une longue pause, l’arrivée d’un nouveau musicien et le début d’une manière plus ouverte d’envisager le travail en studio.

Douze ans après sa sortie, They Want My Soul conserve ainsi toute sa fraîcheur. L’album raconte l’histoire d’un groupe suffisamment sûr de son identité pour accepter de la remettre en jeu.

Et c’est peut-être là que Spoon retrouve véritablement son âme : non pas en répétant ce qu’il savait déjà faire, mais en découvrant une nouvelle manière de rester lui-même.