The Who : le projet Lifehouse avorté qui a donné naissance à Who’s Next


14 août 2026

Sorti aux États-Unis le 14 août 1971, Who’s Next fête aujourd’hui ses 55 ans. L’album de The Who est né des décombres de Lifehouse, l’opéra-rock futuriste que Pete Townshend ne parvenait pas à concrétiser. En écartant le récit pour sélectionner les meilleures démos, le producteur Glyn Johns a transformé ce projet démesuré en un disque autonome, sans effacer les idées qui l’avaient nourri.

Au début de 1971, Pete Townshend possède de nombreuses démos, un scénario futuriste et des idées techniques précises. Il ne possède toujours pas l’album capable de donner une forme claire à cet ensemble. C’est de cette impasse que va sortir Who’s Next, publié par The Who aux États-Unis le 14 août 1971 et âgé aujourd’hui de 55 ans.

Le disque n’est donc pas né comme un projet indépendant. Il représente la version resserrée de Lifehouse, un opéra-rock mêlant fiction, musique et participation du public. Lorsque ce concept devient trop difficile à concrétiser avec le groupe et le label, l’intervention du producteur et ingénieur Glyn Johns change la méthode : plutôt que de sauver toute l’histoire, il propose d’en sauver les chansons.

Après Tommy, Pete Townshend imagine un projet plus ambitieux encore

En 1969, The Who publient Tommy, puis passent deux années à tourner intensivement et à expérimenter de nouveaux formats scéniques. Dans ce contexte, Pete Townshend entreprend de développer Lifehouse, une fiction située dans un futur où les individus sont reliés à des « suits » afin de recevoir de la musique et d’atteindre une forme d’illumination.

Townshend ne se contente pas d’une idée générale. Il prépare des démos détaillées et tente de construire un scénario dans lequel les chansons correspondent à des personnages et à des situations. Mais l’ensemble résiste à sa mise en œuvre. Le récit peine à être concrétisé avec les autres membres des Who et avec le label, jusqu’à conduire à l’abandon du projet sous sa forme initiale.

Le matériau musical, lui, existe déjà en grande partie. Comme l’a résumé plus tard le photographe Ethan Russell : « La plupart des chansons de Who’s Next étaient à l’origine prévues pour Lifehouse. » La question n’est plus alors de tout recommencer, mais de trouver une autre manière d’organiser ce qui a été écrit.

Glyn Johns écarte le scénario et trie les démos

Glyn Johns intervient à ce moment précis. Après avoir écouté les nombreuses bandes enregistrées par Pete Townshend, il suggère de renoncer au concept narratif et de réaliser un album classique à partir des meilleurs titres. Le groupe et son management acceptent cette solution.

Ce choix ne fait pas disparaître Lifehouse. Il en retire plutôt l’architecture explicative. « Baba O’Riley », « Won’t Get Fooled Again » et « Behind Blue Eyes » conservent leurs structures, leurs textes ou leurs séquences électroniques conçues pour la fiction, mais doivent désormais fonctionner sans que l’auditeur connaisse le scénario dont elles proviennent.

Glyn Johns produit et co-réalise techniquement Who’s Next en recherchant un équilibre précis : préserver l’énergie live des Who tout en intégrant des éléments préprogrammés. Cette décision est essentielle pour des morceaux construits autour de bandes de synthétiseur qui imposent au groupe un cadre rythmique contrôlé.

« Baba O’Riley », une fiction convertie en boucle de synthétiseur

« Baba O’Riley » montre comment les recherches menées pour Lifehouse survivent à l’abandon du récit. Son titre associe Meher Baba, mentor spirituel de Pete Townshend, et Terry Riley. Townshend programme sur un synthétiseur ARP une suite d’accords fondée sur des données et des motifs inspirés par Meher Baba.

Cette séquence devait représenter un personnage intégré au système de « suits » imaginé pour Lifehouse. Enregistrée sur bande, elle devient finalement le tapis rythmique autour duquel The Who jouent en direct. La chanson associe ce dispositif à un texte consacré à une jeunesse perdue dans un paysage post-hippie, avant un final au violon interprété par Dave Arbus.

La technologie n’est donc pas ajoutée après coup pour habiller l’enregistrement. Elle appartient à la conception même du morceau et impose sa structure. Le groupe doit inscrire sa performance dans un mouvement déjà programmé, selon le compromis retenu par Glyn Johns entre jeu collectif et organisation électronique.

Une révolution répétée dans « Won’t Get Fooled Again »

« Won’t Get Fooled Again » provient du même chantier. Dans Lifehouse, la chanson devait illustrer une révolution qui finit par se répéter. Pete Townshend lui donne pour colonne vertébrale une longue séquence de synthétiseur, sur laquelle vient se fixer la performance du groupe.

Roger Daltrey y enregistre le cri placé dans la dernière partie du morceau. Deux formats accompagnent ensuite sa publication : une version éditée paraît en single avant l’album durant l’été 1971, tandis que la version longue clôt Who’s Next. Le single atteint le Top 10 britannique et donne au public un premier aperçu des chansons issues du projet abandonné.

« Behind Blue Eyes » conserve elle aussi la trace de la fiction. Townshend l’avait écrite comme le monologue intérieur d’un antagoniste partagé entre colère et vulnérabilité. L’enregistrement juxtapose une première partie douce et introspective à une section plus agressive, prolongeant le contraste psychologique du personnage même en l’absence du récit complet.

Des Olympic Studios à la campagne de Mick Jagger

Entre février et juin 1971, les principales séances se déroulent aux Olympic Studios de Londres. D’autres enregistrements sont réalisés avec le studio mobile des Rolling Stones à Stargroves, la propriété de Mick Jagger dans le Hampshire. Cet environnement semi-live permet à Glyn Johns de capter le jeu du groupe tout en conservant les séquences préparées par Townshend.

Les lieux et la méthode traduisent la nouvelle logique du projet. Là où Lifehouse tentait de faire tenir ensemble scénario futuriste, expérience publique et recherche spirituelle, Who’s Next se concentre sur les morceaux retenus. Les dispositifs électroniques ne sont pas supprimés : ils sont intégrés à des prises destinées à préserver l’impact collectif des quatre musiciens.

Un demi-tour sur l’autoroute pour trouver la pochette

La pochette naît, elle aussi, d’une décision rapide. En juin 1971, alors que la voiture de Pete Townshend roule sur une autoroute du nord de l’Angleterre, le photographe Ethan Russell aperçoit des piliers de béton servant à contenir des déchets près d’une ancienne carrière. Townshend fait demi-tour et la séance est organisée sur cette décharge industrielle.

Le groupe pose devant l’un des blocs. Townshend urine réellement sur le béton, mais les autres membres n’y parviennent pas. Pour renforcer les traces visibles sur la photographie, Russell verse alors de l’eau de pluie. Cette image improvisée devient le visage de l’album issu d’un projet qui, lui, avait été longuement élaboré sans jamais aboutir sous la forme prévue.

Le 14 août 1971, Who’s Next devient un album autonome

Au Royaume-Uni, Who’s Next atteint la première place du classement des albums et y reste présent pendant plus de 40 semaines. Aux États-Unis, il entre dans le Top 10 du Billboard avant d’être ultérieurement certifié multi-platine. La transformation de Lifehouse en album autonome trouve ainsi un public sur les deux marchés.

Cinquante-cinq ans après sa sortie américaine, la fabrication de Who’s Next raconte moins l’effacement d’un projet avorté que son changement de forme. Glyn Johns a retiré le scénario que Pete Townshend ne parvenait pas à concrétiser, mais les personnages, les tensions et les procédés techniques de Lifehouse sont restés au cœur des chansons.

« Baba O’Riley », « Won’t Get Fooled Again » et « Behind Blue Eyes » permettent ainsi d’entendre ce qui a survécu au tri. L’album célébré aujourd’hui est devenu possible au moment où The Who ont cessé de vouloir publier toute la fiction, pour laisser ses morceaux raconter leur propre histoire.