07 septembre 2026
Pink Floyd publiait A Momentary Lapse of Reason le 7 septembre 1987 au Royaume-Uni. Trente-neuf ans plus tard, l’album fête aujourd’hui son anniversaire. Premier disque du groupe conçu après le départ de Roger Waters, il prend forme autour de David Gilmour, au milieu d’un conflit sur l’avenir du nom Pink Floyd, entre une péniche amarrée sur la Tamise, plusieurs grands studios et une équipe élargie de collaborateurs.
Sur l’Astoria, la maison-bateau de David Gilmour transformée en studio près de Hampton, le décor paraît presque détaché de la crise qui entoure alors Pink Floyd. Des enfants rament sur la rivière, des oies passent, tandis que Gilmour, le producteur Bob Ezrin et le claviériste Jon Carin enregistrent des démos et improvisent ensemble. C’est pourtant là, vers juin 1986, que commence à se dessiner A Momentary Lapse of Reason, un album dont la fabrication est indissociable de la question qui divise les anciens partenaires : Pink Floyd peut-il continuer sans Roger Waters ?
Continuer Pink Floyd au cœur d’un conflit
Roger Waters a quitté le groupe au milieu des années 1980 en considérant que son histoire était arrivée à son terme. David Gilmour poursuit cependant le projet avec Nick Mason et Richard Wright. La préparation du treizième album studio de Pink Floyd s’accompagne ainsi d’un différend juridique et médiatique entre Waters et Gilmour sur l’utilisation du nom du groupe.
Dans ce contexte, Gilmour engage Bob Ezrin pour structurer le nouveau disque. Le producteur connaît déjà l’histoire de la formation puisqu’il a coproduit The Wall. Sur A Momentary Lapse of Reason, son rôle consiste aussi à encadrer une équipe étendue de musiciens de session et l’emploi de programmations autour du noyau formé par Gilmour, Mason et Wright.
La répartition des crédits montre combien le collectif est alors en recomposition. Gilmour assume la majorité de la composition, avec l’aide régulière de collaborateurs extérieurs tels qu’Anthony Moore et Jon Carin. Richard Wright n’est crédité que sur certains morceaux et ne retrouve une place plus stable qu’après la tournée.
L’Astoria, premier laboratoire de l’album
La péniche de Gilmour offre au projet son premier véritable espace de travail. Des démos y sont enregistrées avant que la production ne se déplace dans plusieurs studios londoniens : Britannia Row, Mayfair et Audio International. Les séances traversent ensuite l’Atlantique pour rejoindre A&M Studios, Can Am et Village Recorder, à Los Angeles. La phase finale se déroule à A&M au début de l’été 1987.
Bob Ezrin gardera un souvenir particulièrement net du studio flottant : « Travailler là-bas était magique, vraiment inspirant. » Le calme de la Tamise contraste avec les contestations entourant la poursuite de Pink Floyd. Il nourrit également directement la matière du disque.
« Signs of Life », instrumental placé en ouverture, compte parmi les premiers morceaux développés sur l’Astoria. Des sons d’eau et de rame y sont utilisés, inscrivant dans l’enregistrement une trace du lieu où l’album a commencé. Le titre est même envisagé un temps pour nommer l’ensemble du projet.
« Learning to Fly », du pilotage au nouveau départ
Une autre expérience de David Gilmour donne naissance à l’une des chansons centrales de l’album. Au milieu des années 1980, le musicien prend des cours de pilotage. Cette initiation inspire « Learning to Fly », dont le thème du vol devient une métaphore de nouveau départ au moment même où Pink Floyd cherche une nouvelle configuration.
Gilmour écrit le morceau avec Anthony Moore et Jon Carin. Ce dernier apporte un motif de synthétiseur autour duquel la chanson se construit. Des programmations rythmiques et des sons d’avion sont ensuite intégrés au mix, reliant concrètement le sujet du texte aux choix effectués en studio.
Cette méthode résume une part importante de la fabrication de A Momentary Lapse of Reason : les idées de Gilmour prennent forme grâce à plusieurs coauteurs, instrumentistes et outils de programmation. Plutôt que de masquer la recomposition du groupe, les crédits du disque en donnent une photographie précise.
Une chanson sociale appelée à gagner la scène
Avec « On the Turning Away », Gilmour travaille de nouveau avec Anthony Moore. La chanson aborde l’indifférence face à la souffrance, à l’exclusion et aux laissés-pour-compte. Son arrangement est construit autour d’une progression instrumentale qui lui donnera ensuite une place importante dans les concerts de Pink Floyd.
Interprété pendant la tournée A Momentary Lapse of Reason, le morceau devient l’un des titres marquants du répertoire scénique du groupe à la fin des années 1980. Il permet aussi de mesurer le passage accompli entre les premières séances confinées sur l’Astoria et le déploiement de l’album dans les stades et les arènes.
Des centaines de lits face aux marées
Avant la parution, le projet cherche encore son nom. Plusieurs titres de travail sont envisagés, parmi lesquels Delusions of Maturity et Of Promises Broken. « Signs of Life » figure également parmi les possibilités, avant que le choix ne se fixe sur A Momentary Lapse of Reason.
Storm Thorgerson traduit cette idée en une image très concrète. Pour la pochette, le directeur artistique fait installer des centaines de lits d’hôpital sur une plage anglaise, notamment à Saunton Sands. Il ne s’agit pas d’un montage : les lits sont réellement alignés sur la côte afin d’illustrer visuellement la « perte momentanée de la raison » suggérée par le titre.
La photographie réclame une logistique inhabituelle. Les lits doivent être déplacés à plusieurs reprises en fonction des marées et des contraintes météorologiques avant que l’image définitive puisse être obtenue. Après la péniche, les sons d’eau et les avions de « Learning to Fly », ce dispositif ajoute au récit de l’album une autre scène directement façonnée par son environnement.
Du conflit interne aux grandes tournées
A Momentary Lapse of Reason paraît chez EMI le 7 septembre 1987 au Royaume-Uni, puis le lendemain aux États-Unis sous le label Columbia Records. Le disque entre directement à la troisième place des classements d’albums dans les deux pays, derrière Bad de Michael Jackson et 1987 de Whitesnake.
La tournée organisée de 1987 à 1989 prolonge cette reprise d’activité. Pink Floyd se produit dans des stades et des arènes avec un dispositif scénique de grande ampleur. « Learning to Fly » et « On the Turning Away » accompagnent ce retour sur scène, tandis que David Gilmour s’installe comme leader de fait de la formation.
Trente-neuf ans après sa sortie, la genèse de A Momentary Lapse of Reason raconte donc moins une simple reprise des habitudes qu’une reconstruction menée dans des circonstances inhabituelles. Le disque commence sur une péniche, se développe avec Bob Ezrin, des coauteurs et de nombreux musiciens extérieurs, puis s’achève entre Londres et Los Angeles avant de retrouver le public sur une longue tournée internationale.
Le contraste demeure au centre de son histoire : alors que l’existence même de Pink Floyd sous ce nom fait l’objet d’un conflit, l’album se fabrique dans un lieu que son producteur décrit comme inspirant. De cette tension entre rupture et remise en mouvement naît un projet dont les chansons, les méthodes de studio et jusqu’à la pochette rendent visible la profonde recomposition du groupe.