01 octobre 2026
En octobre 1987, Sting publiait …Nothing Like the Sun, un disque né d’une décision radicale : abandonner sept semaines de travail pour repartir de zéro. Trente-neuf ans plus tard, son histoire reste celle d’un artiste qui, pour la première fois sans The Police, cherchait à repousser ses propres frontières.
Sept semaines d’enregistrement, puis plus rien : Sting et son équipe décident de ne pas conserver leurs premières sessions. À l’Air Studios de Montserrat, l’album en préparation est repris depuis le début. Ce choix donne immédiatement la mesure du projet. Sting ne veut pas simplement prolonger une formule déjà éprouvée ; il construit son nouveau disque en dehors du cadre de The Police, entouré de musiciens capables d’élargir son écriture.
Cette période de création est aussi traversée par une épreuve personnelle. La mère de Sting est malade, et le chanteur explique alors que cette situation influence directement sa capacité à travailler. Elle meurt pendant les sessions. La fabrication de …Nothing Like the Sun se déroule ainsi entre une remise à plat artistique très concrète et un bouleversement intime qui accompagne l’ensemble du projet.
Sept semaines effacées, un album entièrement reconstruit
Après l’abandon des premières prises, Sting coproduit l’essentiel du disque avec Neil Dorfsman. Les enregistrements réalisés à Montserrat sont suivis par les mixages finaux au Power Station, à New York. Autour d’eux, la liste des collaborateurs traduit l’ampleur donnée au projet : Branford Marsalis, Eric Clapton, Mark Knopfler, Hiram Bullock, Gil Evans et même Andy Summers, ancien partenaire de Sting au sein de The Police, participent à l’album.
Leur présence ne transforme pas le disque en simple rassemblement de prestige. Elle accompagne une méthode de composition dans laquelle Sting cherche explicitement à élargir son langage. Il résumera cette ambition par une formule directe : « …Nothing Like the Sun was about stretching boundaries », autrement dit un album conçu pour repousser les limites.
Cette volonté passe notamment par le Synclavier, devenu un outil central de l’écriture. Sting explique qu’il pouvait ralentir ses compositions grâce à cette machine, puis travailler plus précisément les harmonies et les arrangements. La technologie ne sert donc pas seulement à produire des sons : elle intervient en amont, dans la manière de démonter puis de reconstruire les morceaux. Après l’effacement des premières sessions, cet outil participe à la nouvelle architecture du disque.
Quentin Crisp au cœur d’« Englishman in New York »
L’histoire la plus célèbre de l’album commence avec Quentin Crisp. Sting rencontre à New York cet écrivain et acteur britannique, figure ouvertement marginale, installé aux États-Unis. Il en fait le personnage central d’« Englishman in New York », chanson composée dans son appartement de SoHo en 1987.
Le contexte d’écriture est singulier. Sting raconte avoir laissé jouer les Suites pour violoncelle seul de Bach pendant son sommeil. Pour bâtir le morceau, il part ensuite d’une pulsation reggae, ajoute un pont de couleur classique, puis une section jazz destinée à évoquer une déambulation dans New York. Ces éléments différents ne sont pas juxtaposés au hasard : ils prolongent le travail d’écriture sans frontières revendiqué pour l’ensemble de l’album.
La chanson devient ainsi le point de rencontre entre une personne réelle, une scène new-yorkaise et la méthode de composition développée par Sting. Son personnage ne naît pas d’une fiction abstraite, mais d’une rencontre et d’une amitié. « Englishman in New York », comme l’album dont il est issu, figure dans la programmation de RADIO COLLECTION.
Hanns Eisler transformé en « mariage secret »
Une autre chanson révèle la façon dont Sting puise dans des formes musicales antérieures pour les déplacer. « The Secret Marriage » reprend la musique de « An den kleinen Radioapparat », œuvre du compositeur Hanns Eisler. Sting écrit de nouvelles paroles et réduit l’arrangement à une formation dépouillée autour du piano, de la voix et de la basse.
Le texte évoque l’union de deux personnes qui n’attendent la reconnaissance ni de l’Église ni de l’État. L’adaptation n’est donc pas un simple emprunt mélodique : Sting transforme la pièce d’Eisler en une chanson consacrée à un engagement privé, existant indépendamment de toute validation officielle. À l’échelle du disque, ce morceau offre un autre exemple de son goût pour les passages entre répertoires et formes d’écriture.
« We’ll Be Together » suit encore une autre voie de production : Bryan Loren y intervient comme coproducteur. Ce changement ponctuel s’inscrit dans un album où Sting multiplie les interlocuteurs sans abandonner la direction générale du projet. L’unité ne vient pas d’une équipe rigoureusement identique sur chaque titre, mais d’une ambition maintenue depuis la reprise complète des sessions.
Une reconstruction récompensée par le public
Le pari trouve un large écho au Royaume-Uni. …Nothing Like the Sun atteint la première place du classement des albums et reste 47 semaines dans le Top 100 britannique. Le disque est ensuite nommé dans la catégorie Album de l’année aux Grammy Awards 1989, tandis que « Be Still My Beating Heart » obtient une nomination pour la chanson de l’année.
Ces résultats prolongent une histoire commencée par un renoncement : sept semaines de travail supprimées pour donner une autre direction à l’album. Trente-neuf ans après sa parution, …Nothing Like the Sun demeure associé à ce geste rare, mais aussi à deux transformations précises : Quentin Crisp devenu personnage de chanson et Hanns Eisler réinventé sous la forme d’un mariage affranchi des institutions.
Sources et pour aller plus loin
Le reportage contemporain de Spin consacré à Sting et à …Nothing Like the Sun raconte notamment l’abandon des premières sessions à Montserrat et le contexte personnel dans lequel le disque a été enregistré.
Les archives officielles de Sting consacrées à l’édition augmentée de l’album réunissent ses explications sur le Synclavier, son ambition artistique et la composition d’« Englishman in New York ».
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