18 octobre 2026
Duran Duran célèbre aujourd’hui les 38 ans de Big Thing, un album conçu à un moment où le groupe cherche à bousculer l’image pop qui lui colle à la peau. Des studios parisiens à un faux nom envoyé aux radios, le disque raconte une tentative de déjouer les attentes sans renier l’identité du groupe.
En 1988, Duran Duran ne choisit pas seulement de modifier sa manière de travailler : le groupe accepte aussi, le temps d’une opération promotionnelle, de faire disparaître son propre nom. Pour présenter une version de The Edge of America à des programmateurs qui risqueraient de la rejeter en raison de l’image jugée trop légère de Duran Duran, le manager Peter Rudge imagine un détour. Le morceau est envoyé aux radios sous l’identité de The Krush Brothers et prend pour l’occasion le titre de The LSD Edit.
La manœuvre résume le paradoxe au cœur de Big Thing. Duran Duran possède alors un nom immédiatement reconnaissable, mais ce nom peut aussi conditionner l’écoute avant même que la musique ne commence. En masquant l’identité du groupe, Peter Rudge cherche à placer la chanson face aux programmateurs sans le poids des représentations attachées à ses auteurs. L’opération ne transforme pas The Krush Brothers en nouveau projet durable : elle sert à éprouver la réaction des radios lorsqu’elles ne savent pas qu’elles écoutent Duran Duran.
De Paris à New York, un album façonné en plusieurs étapes
Big Thing, cinquième album studio du groupe, est enregistré aux studios Davout, à Paris. Warren Cuccurullo y joue la plupart des parties de guitare. Son intervention lui donne une place importante dans la fabrication du disque, aux côtés de Simon Le Bon, Nick Rhodes et John Taylor. Duran Duran assure la production avec la participation de Jonathan Elias et Daniel Abraham.
Le travail se déplace ensuite à New York, où le mixage commence en mai 1988 aux studios Soundworks. Ce parcours entre Paris et New York accompagne un album dont les décisions de studio sont indissociables d’un enjeu d’image. Le groupe ne se contente pas d’enregistrer de nouvelles chansons : il tente aussi de créer un écart avec les attentes suscitées par ses précédents succès.
Cette histoire collective sera revisitée trente ans plus tard dans une rétrospective officielle réunissant Simon Le Bon, Nick Rhodes, John Taylor, Jonathan Elias et Daniel Abraham. La présence des membres du groupe et des deux collaborateurs replace Big Thing dans une dynamique de fabrication partagée, plutôt que dans le récit d’une simple rupture de façade.
Une chanson personnelle trouve une seconde vie au cinéma
Parmi les morceaux qui donnent à l’album sa trajectoire particulière, Do You Believe in Shame? occupe une place centrale. Au moment de la sortie du disque, le magazine professionnel Music & Media présente la chanson comme fondée sur une expérience vécue par Simon Le Bon. Cette origine personnelle distingue le titre d’un simple exercice de style et lui apporte un point d’ancrage directement lié au chanteur.
La chanson dépasse ensuite le cadre de l’album en étant associée à Tequila Sunrise, film réunissant Mel Gibson, Kurt Russell et Michelle Pfeiffer. Cette présence lui offre une vie parallèle : celle d’un morceau de Duran Duran rattaché à une production hollywoodienne, au-delà de son inscription dans Big Thing. Le groupe comme l’album figurent également dans la programmation de RADIO COLLECTION.
Un autre choix contribue à éloigner le disque d’une trajectoire trop prévisible : la présence de Hand in Glove, reprise d’une chanson des Smiths sortie en 1984. Présentée à l’époque comme la chanson la plus ancienne de l’ensemble, elle fait entrer dans Big Thing une composition extérieure au répertoire habituel de Duran Duran. Entre ce détour par les Smiths, l’expérience personnelle placée derrière Do You Believe in Shame? et le camouflage de The Edge of America, le groupe multiplie les façons de déplacer le regard porté sur lui.
Un résultat plus modeste, mais une stratégie révélatrice
Big Thing atteint le Top 15 au Royaume-Uni et le Top 25 aux États-Unis. Ces résultats restent inférieurs aux grandes réussites commerciales précédentes de Duran Duran, mais ils ne résument pas l’intérêt de cet épisode. L’histoire du disque se joue aussi dans les réponses imaginées par le groupe et son entourage face à une notoriété devenue contraignante.
Trente-huit ans après sa sortie, l’anecdote des Krush Brothers demeure le geste le plus révélateur de cette période. Pour demander aux radios de considérer une chanson autrement, Duran Duran a momentanément effacé Duran Duran de l’étiquette. Derrière le faux groupe et le titre provocateur de The LSD Edit, il y avait pourtant toujours The Edge of America — et un groupe suffisamment célèbre pour devoir parfois avancer masqué.
Sources et pour aller plus loin
La chronologie officielle 1988 de Duran Duran retrace les étapes parisienne et new-yorkaise de l’album, le rôle de Warren Cuccurullo ainsi que l’opération menée sous le nom The Krush Brothers. Le dossier contemporain Duran Duran: Big Things Coming de Music & Media apporte notamment l’éclairage sur Do You Believe in Shame? et Hand in Glove.
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